Nostr, Yakihonne et moi : ethnographie d’un hamster souverain (et content de l’être)

J’ai testé Nostr via Yakihonne avec un œil d’ethnographe. Résultat ? On y retrouve les mêmes mécanismes que sur les GAFAM (gamification, scores, indignation), mais en transparence. Loin du procès moral habituel, j’explore dans ce billet quatre hypothèses pour comprendre pourquoi nous quantifions nos liens, même dans des espaces « libres ». De Foucault à Voltaire, en passant par Raymond Boudon, voici pourquoi je préfère être un « Candide augmenté » plutôt qu’un « bon sauvage numérique ».
Nostr, Yakihonne et moi : ethnographie d’un hamster souverain (et content de l’être)

Je continue à découvrir Nostr. J’écris ces lignes depuis l’espace qui m’héberge gracieusement, via l’interface de Yakihonne. Et c’est précisément depuis ce poste d’observation privilégié que je souhaite partager quelques constats, loin des procès en sorcellerie habituels.

La pillule rouge et le tonneau de Diogène

En parcourant mon flux, la première différence avec Bluesky, Mastodon ou LinkedIn saute aux yeux : la lucidité. Les « Nostrenautes » semblent avoir choisi la pillule rouge. Ils savent où ils mettent les pieds, conscients des enjeux de souveraineté et de censure. Cela me fait du bien. Sur les autres réseaux, je finissais par me sentir cynique, une sorte de Diogène moderne vociférant des sarcasmes du fond de son tonneau numérique, persuadé que tout le monde dort. Ici, le tonneau est ouvert, l’air est vif, et le dialogue semble plus authentique.

Pourtant, si les thématiques changent, le carburant reste étrangement le même : l’indignation. On s’inquiète, on s’offusque, on partage. La mécanique de la réaction émotionnelle est universelle, quel que soit le protocole. Il me manque encore « le truc en plus », cette étincelle qui dépasserait l’escapisme technique. Le flux semble dire en filigrane : « Le protocole décentralisé est le message ». Pour moi le protocole est un angle mort du débat. Un impensé des discours. La régulation actuelle se pense comme le centre d’une architecture centralisée ; ses arguments s’effondrent comme un château de cartes dès qu’on envisage sérieusement la décentralisation. Mais remplacer un centre par une absence de centre ne résout pas magiquement les dynamiques humaines.

Yakihonne : mon propre panoptique

Et puis, il y a cette autre chose. Ce système de points de Yakihonne. Mon interface n’échappe pas à la gamification. Elle est même explicite, là où elle est absente sur Mastodon ou opaque sur LinkedIn. Voilà six ans que je piste l’économie de l’attention, que je flaire le « neurobullshit » derrière la dopamania. Non pas pour dédouaner les plateformes de leur responsabilité, mais parce que je pense que l’intentionnalité ne suffit pas à expliquer les effets. La recherche scientifique bute sur l’opacité des boîtes noires, et les discours sur les « designs addictogènes » se cantonnent souvent à de vieilles lunes : le cerveau reptilien de MacLean ou la théorie de la seringue hypodermique. Des modèles dépassés.

Alors me voilà sur Yakihonne, avec un système de récompense incitatif. Certes, il n’y a pas d’algorithme caché. J’ai fait le choix conscient de l’activer. Il n’y a pas d’asymétrie informationnelle, tout est transparent, contrairement à l’opacité des GAFAM. En fait, l’algorithme, c’est moi. Foucault dirait que je suis devenu mon propre panoptique. Je me surveille, j’optimise ma visibilité, je cherche le « Zap ». Et la question qui me taraude : le fait que ce soit volontaire et autogéré rend-il le dispositif moins addictif ? Ou est-ce une illusion de contrôle ? J’ai checké rapidement PubMed : aucune entrée directe. Google Scholar me renvoie vers des travaux en Sciences Humaines et Sociales (SHS) sur la résilience des réseaux. Je me note ça sous le coude pour un prochain billet.

Retour sur le « Parasocial »

Je retourne à ma propre « addiction » et je repense à l’expression de « médias parasociaux » de danah boyd. Au vu du contenu de mon flux et de l’interface, Nostr n’en serait-il pas un aussi ? La décentralisation technique efface-t-elle la dimension parasociale du lien ? Je ne suis pas juge. Je n’ai pas assez d’éléments pour trancher. Cet article n’est pas un tribunal. Je suis simplement un observateur qui refuse de mordre la main qui le nourrit (gracieusement).

Alors, plutôt qu’un verdict, je pose quatre hypothèses pour comprendre ce qui se joue ici :

H1. Une révolution épistémique : la communication performative

Nous assistons peut-être à un basculement où la communication est devenue inséparable de la performativité. On ne communique plus seulement pour dire, mais pour faire, pour prouver, pour scorer. Le message n’a de valeur que s’il est métré, validé, comptabilisé. Le lien social devient une donnée exécutable.

H2. Une accélération anthropologique (et non une mutation)

Ce n’est pas une nouveauté radicale, mais une accélération. De tout temps, l’humain s’est appuyé sur des signaux visibles pour évaluer ses alliances, identifier ses ennemis et mesurer son influence. La technologie actuelle ne fait qu’objectiver ces signaux ancestraux. Elle rend visible et quantifiable ce qui était autrefois intuitif et flou. Le « point Yakihonne » est la version numérique du collier de coquillages ou de la médaille militaire.

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H3. Une rationalité individuelle (à la Raymond Boudon) et ses zones d’ombre

Cette évolution est rationnelle. Dans l’illimité d’espaces saturés d’informations, des indicateurs sont nécessaires pour ne pas « parler dans le vide ». Ils permettent d’ajuster ses stratégies, d’aligner ses efforts sur les normes du réseau. Pourtant, cette rationalité bute parfois sur des choix opaques. Exemple concret : J’ai été surpris de constater que Yakihonne valorise davantage la publication de vidéos que d’articles (en points d’XP). Ma première réaction d’expert fut : « C’est étrange, la vidéo est lourde, cela ne va-t-il pas surcharger les relais Nostr ? » Mais en y regardant de plus près, cette pondération ne semble pas liée à ma visibilité directe dans le flux. Alors, pourquoi ? Je spécule. Peut-être que l’équipe de Yakihonne anticipe une stratégie de développement : rendre Nostr plus attractif et concurrentiel face à Instagram ou TikTok en encourageant ce format. Peut-être est-ce simplement un message ludique : « Ne vous gênez pas, faites-vous plaisir, la souveraineté n’interdit pas le fun. » Je n’en sais rien. Et c’est précisément là que réside l’intérêt : face à un système transparent mais dont les règles de gamification peuvent sembler arbitraires, l’utilisateur rationnel construit ses propres hypothèses pour donner du sens à son action. L’adaptation stratégique devient alors un jeu d’interprétation autant que d’optimisation.

H4. Le facteur « Fun » et les entrepreneurs moraux

Enfin, et c’est crucial : c’est juste fun. La tendance actuelle à médicaliser les activités de loisir est la stratégie classique des entrepreneurs moraux. Vouloir absolument voir une pathologie dans le fait de collectionner des points ou des badges, c’est nier la dimension ludique de l’interaction sociale. Je ne suis pas un entrepreneur moral. Je constate juste l’angle d’attaque qu’un tel acteur emploierait s’il franchissait le Rubicon. Heureusement, ce n’est pas pour demain. Les entrepreneurs moraux et les autorités régulatrices sont comme les Sith dont maître Yoda disait : “Toujours par deux ils vont, ni plus, ni moins : le maître et son apprenti.”

Conclusion : Cultiver son jardin (même si le compost ça pue)

L’environnement d’où j’écris stimule ma pensée. Cela faisait des années que je n’avais pas pris autant de plaisir à rédiger. J’ai blogué « à l’ancienne », sans penser à la conformité, sans anticiper les réactions de la doxa ou de la dissidence. Et ça fait un bien fou. C’est peut-être ça, la vertu de cette enveloppe protectrice qu’est un espace encore confidentiel : c’est le lieu où quelque chose peut vraiment s’inventer, loin des regards normateurs.

Concernant les entrepreneurs moraux, soyons lucides : tant qu’il n’y aura pas d’adolescents massivement présents sur ces protocoles, nous serons tranquilles. La protection de l’enfance est et restera le cheval de Troie de la régulation. C’est l’argument ultime qui permet de faire entrer la surveillance dans la citadelle de la vie privée. Mais ce jour-là, il faudra être vigilants pour ne pas jeter le bébé (la protection réelle) avec l’eau du bain (la liberté souveraine).

Pour finir, je dois l’avouer : Nostr correspond davantage à mes valeurs. Je considère l’éthique et la souveraineté comme une responsabilité individuelle, pas comme une régulation imposée par des systèmes. D’ailleurs, je me suis toujours senti proche de Fernand Peloutier, ce syndicaliste révolutionnaire qui revendiquait des bibliothèques dans les usines. Son but ? Permettre aux ouvriers de « cultiver la science de leur malheur ». Comprendre les mécanismes de leur condition pour mieux s’en affranchir. C’est exactement ce que je fais ici : comprendre les algorithmes, les points, les incitations, pour ne plus les subir.

Je me suis aussi toujours senti plus Voltairien que Rousseauiste.

  • Je refuse l’hypothèse réductionniste du « cerveau reptilien » et de l’économie de l’attention, car je considère mon cerveau plus évolué que celui d’un pigeon conditionné.
  • Mais j’ai également du mal à me concevoir comme un « bon sauvage numérique », naturellement pur mais perverti par les algorithmes extérieurs. Cette vision est trop naïve.

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Je m’identifie plus à Candide dans son jardin numérique : un internaute pas toujours innocent, parfois vaniteux, souvent dubitatif, mais capable d’apprendre à cultiver ses propres espaces. Je sais que je dois accepter la part d’ombre, de travail et d’incertitude. Même si le compost, c’est dégueulasse et ça pue. Même si les graines de doute ne poussent pas vite. Mais c’est mon jardin. Et c’est moi qui choisis ce que j’y plante.


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